Monsieur le Ministre,
Merci d’avoir accepté de nous recevoir aujourd’hui dans le cadre de notre préavis de grève, avant même la fin des consultations bilatérales.
Il est important de vous préciser que nous sommes ici unis, parce que la situation l’exige. Devant vous se trouvent l’ensemble des organisations syndicales représentatives des sapeurs-pompiers professionnels, rassemblées pour porter une même voix : celle des femmes et des hommes qui servent partout, dans les centres de secours, les états-majors départementaux et zonaux, à l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, au COGIC, ainsi que celle des personnels administratifs, techniques et spécialisés, trop souvent oubliés mais pourtant indispensables au fonctionnement quotidien de nos services.
La colère qui s’exprime aujourd’hui n’est plus une simple inquiétude ni un signal d’alerte. C’est le résultat de décennies d’attentisme, de reports successifs, de renoncements et d’arbitrages qui ont trop souvent relégué la sécurité civile au second plan. Cette colère est profonde, légitime et largement partagée. Elle est née du fossé devenu insupportable entre les discours et la réalité du terrain. Elle est née du sentiment d’abandon ressenti par des personnels qui répondent présents à chaque crise, pendant que les réponses qu’ils attendent de l’État tardent encore à venir.
Nous sommes ici parce que les limites capacitaires de la sécurité civile ont été franchies. Et nous vous le disons avec gravité : cela ne doit plus se reproduire.
L’été que nous vivons doit tous nous interroger. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été évacuées. Des centaines d’habitations ont été détruites. Quatre de nos collègues ont perdu la vie. Des centaines de sapeurs-pompiers ont été blessés. Derrière ces chiffres, il y a des drames humains, des territoires meurtris et des personnels épuisés. Nous refusons de nous satisfaire de ce bilan. Nous refusons qu’il soit considéré comme une fatalité. Il y a urgence à agir pour que notre pays soit mieux préparé aux crises qui arrivent.
Car nous ne pouvons plus nous satisfaire d’une communication institutionnelle qui consiste à répéter que tout va bien. Les femmes et les hommes de terrain ne vivent pas cette réalité. Les chiffres sont parfois erronés, parfois détournés de leur sens. L’exemple des moyens de lutte contre les feux de forêt est révélateur : en vingt ans, plus de 1 000 camions-citernes feux de forêt ont disparu.
Oui, Monsieur le Ministre, vous héritez d’une situation largement abandonnée depuis plus d’une décennie. Oui, le modèle de gouvernance de la sécurité civile, partagé entre l’État, le Parlement et les collectivités territoriales, place aujourd’hui les services d’incendie et de secours en première ligne, sans perspective claire d’amélioration.
Mais l’heure n’est plus au constat. Le constat est connu. L’heure est aux décisions.
Des engagements forts attendus
Premièrement
Nous demandons la transmission du dernier projet de loi de modernisation de la sécurité civile avant son passage devant le Conseil d’État et le Parlement. Les représentants des personnels doivent être entendus et les parlementaires qui nous sollicitent doivent disposer de tous les éléments pour améliorer ce texte.
Deuxièmement
Nous exigeons un budget à la hauteur des enjeux. Un budget qui renforce les moyens de l’État mais surtout ceux des services d’incendie et de secours territoriaux qui assurent à eux seuls 98 % des missions de sécurité civile.
Troisièmement
Nous demandons des mesures concrètes pour les retraites des sapeurs-pompiers professionnels : entre autres le déplafonnement du dispositif « un an pour cinq ans », intégralement financé par nos propres cotisations, une proratisation des droits permettant la prise en compte des carrières tardives et une véritable adaptation des règles permettant plusieurs parcours professionnels.
Les 27 années exigées aujourd’hui doivent être alignées sur les 17 années de services actifs, comme cela existe déjà dans d’autres forces engagées au service de la Nation.
Quatrièmement
Nous demandons l’ouverture rapide de négociations sur la filière SPP, directement sous votre autorité. Depuis 2012, aucune réforme majeure n’a permis de répondre aux attentes des personnels.
Oui, Monsieur le Ministre, la liste de nos revendications est longue. Non pas parce que les organisations syndicales seraient devenues excessivement exigeantes, mais parce que les retards accumulés sont immenses. Chaque revendication est le reflet d’un problème qui aurait dû être traité depuis longtemps. Chaque revendication est le rappel d’une dette contractée envers celles et ceux qui assurent la protection de la population jour et nuit.
Cette volonté que nous portons n’est pas née d’un excès de revendications, mais d’années d’inaction continue, que l’État partage avec les Départements de France, lesquels ont décidé, dès 2012 à Cahors, de limiter considérablement leurs dépenses.
Nous en avons fait les frais sur le terrain, avec nos nombreux morts, nos blessés, et avec l’incapacité persistante à étudier, expérimenter et déployer des solutions innovantes dans tous les domaines. Cette inefficacité se mesure particulièrement dans la protection respiratoire des personnels engagés sur les feux d’espaces naturels, dans l’emploi des drones, dans l’utilisation de nouveaux agents extincteurs ou encore dans l’élaboration d’une nouvelle doctrine de lutte adaptée aux risques que nous affrontons désormais.
La Commission européenne doit être saisie, car elle doit elle aussi prendre toute sa part dans la solidarité entre États membres face aux combats gigantesques que nous aurons à mener, dès cet automne avec les inondations, puis lors de la prochaine campagne de feux de forêt. La sécurité civile ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle nationale lorsque les risques dépassent déjà nos frontières.
Cet été, la population, les bénévoles et le monde agricole ont démontré une solidarité remarquable. Les sapeurs-pompiers, eux, vivent cet engagement collectif depuis toujours, sur chaque intervention, dans chaque crise, lorsque les risques frappent nos territoires et que les réponses doivent être immédiates.
C’est cet élan qu’il faut désormais transformer en décisions, en moyens et en orientations nouvelles pour notre sécurité civile. Car la solidarité ne peut pas seulement être saluée au cœur des crises ; elle doit être organisée, financée et assumée dans la durée.
Un travail global et cohérent
Nous appelons également votre attention sur le contrat territorial. Certes, ce n’est pas la seule solution, mais dans de nombreux territoires où le SAMU considère encore trop souvent les sapeurs-pompiers comme des supplétifs, il peut constituer un levier utile pour recentrer les sapeurs-pompiers sur leur cœur de métier : l’urgence.
Ne cédez pas aux velléités de la DGOS. Dites à celles et ceux qui veulent être partout qu’ils doivent d’abord être à l’hôpital, où les sapeurs-pompiers et les victimes attendent parfois plus de huit heures aux urgences. Ne laissez plus les collectivités payer la note de décisions qu’elles ne prennent pas. Ce sujet est d’actualité du 1er janvier au 31 décembre et pas uniquement lorsque les forêts brûlent.
Il y a urgence à ouvrir un travail global et cohérent sur les sujets qui nourrissent aujourd’hui l’attente et l’incompréhension des personnels, qu’il s’agisse de l’Indemnité de Mobilisation Opérationnelle, des grilles types de la fonction publique qui ne sont pas encore toutes déclinées au sein de notre filière, ou de la reconnaissance des personnels administratifs, techniques et spécialisés dont l’investissement atypique au sein des SIS doit enfin être reconnu à sa juste valeur.
Monsieur le Ministre, les défis sont immenses. Mais ce qui serait impardonnable aujourd’hui, ce ne serait pas de reconnaître les difficultés. Ce serait de ne pas agir alors que chacun les connaît.
Les sapeurs-pompiers ont toujours répondu présents. Ils l’ont fait cet été dans des conditions extrêmes. Ils le feront demain face aux inondations, aux tempêtes et aux crises qui s’annoncent. Ils continueront parce que tel est leur engagement. Mais ils ne peuvent plus être la variable d’ajustement d’un système qui repousse sans cesse les décisions nécessaires.
Nous sommes arrivés à un point de rupture. Les limites de notre modèle ont été atteintes. Les capacités de la sécurité civile ont été poussées à leur extrême. Nous avons payé ce prix en vies humaines, en blessés, en évacuations massives et en destructions. Personne ne peut se satisfaire d’un tel bilan. Personne ne peut sérieusement affirmer que le système a répondu à la hauteur des enjeux lorsque les conséquences humaines et matérielles atteignent une telle ampleur.
Il y a urgence. Urgence à moderniser. Urgence à investir. Urgence à protéger davantage celles et ceux qui protègent les autres. L’attentisme n’est plus une option. Chaque année perdue nous rapproche de crises encore plus graves, avec un coût humain, social et économique toujours plus lourd.
Nous sommes prêts à prendre notre part. Nous sommes prêts à travailler. Mais nous avons besoin de décisions et de résultats.
Continuez à écouter les organisations syndicales représentatives. Sans réponses concrètes, vous laisserez le terrain à ceux qui considèrent déjà que le dialogue social ne produit plus rien.
Notre ADN, c’est l’adaptabilité. Nous nous adaptons à tout, depuis toujours.
Mais une question se pose désormais : jusqu’à quand, et à quel prix ?
Nous vous remercions de votre écoute.


